L’enfant, objet de désir de l’adulte

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L’enfant, objet de désir de l’adulte

Entretien avec la sociologue Christine Castelain-Meunier [1].

Label France : Comment la place de l’enfant a-t-elle évolué en Occident ?

Christine Castelain-Meunier : Dans les pays développés, où le nombre d’enfants diminue, où l’on peut choisir le moment de les mettre au monde et où la référence à l’individualité se fait omniprésente, l’enfant devient un pilier d’affirmation pour l’adulte, taraudé par des questions identitaires. Les pays en voie de développement commencent à être concernés, car on y assiste à un début d’individualisation, ne serait-ce que par la consommation, la société de marché et le libéralisme. En outre, via les médias, certains modèles occidentaux se propagent, y compris dans les bidonvilles.

LF : Quel impact les mutations de la famille ont-elles sur les rapports enfants-adultes ?

De nouveaux modèles se sont mis en place : monoparentalité, duos monoparentaux [ couples formés par une femme et un homme qui ont chacun leur(s) enfant(s) ], etc., suite au changement de la condition féminine et au réajustement de la condition masculine. Mais, quelle que soit le type d’union, on assiste à des transformations relatives à l’affirmation de l’identité, et l’adulte sollicite l’enfant pour s’étayer. Dans notre société encore inégalitaire, la femme, surresponsabilisée, trouve ainsi en lui une sorte de partenaire, et a souvent tendance à confondre sa propre expression avec celle de l’enfant. La notion d’autorité parentale s’étant substituée à celle de puissance paternelle, puis la coparentalité ayant été reconnue, l’homme, de son côté, doit être plus vigilant pour exercer sa paternité, devenue plus relationnelle qu’institutionnelle. Cela le pousse à construire son lien avec l’enfant et à avoir une conscience paternelle. Et pour cela, il n’a pas de modèle.

LF : Quels sont les dangers de cette nouvelle donne ?

Ces mutations, ces transitions se font un peu sur le dos de l’enfant. On s’appuie sur lui comme sur un adulte. On lui fait partager des choses qui ne sont pas de son âge, au risque de diminuer sa vitalité. Autrefois, des groupes d’enfants créaient du jeu, du rire, de l’émotion... sans les adultes. Moins individualisés, ils étaient mieux insérés dans la communauté : par le village, les tâches collectives, l’apprentissage.

LF : L’école ne permet-elle pas à l’enfant d’être intégré dans la vie sociale ?

Il n’y est pas encore considéré comme un sujet : c’est un écolier parmi d’autres. Sa socialisation passe par là, mais il existe un réel décalage avec l’importance que revêt actuellement l’identité. Le système « communautaire », réduit à l’école, ne permet pas l’épanouissement du jeune. On ne lui donne pas les moyens de développer sa personnalité, sa sensibilité, son imagination. Il n’a pas le temps de lire, de rêver... Il n’a pas vraiment droit à l’expression. On le transforme en écolier susceptible de performance... ou d’échec. Autrefois, la notion d’individualité n’existait pas, et l’enfant était garant de l’avenir de l’adulte. Il y avait, de fait, une solidarité intergénérationnelle. Et puisque l’enfant était chargé en grandissant de maintenir la tradition, il avait sa place dans la société.

LF : On n’attendrait donc rien de lui ?

En fait, on a à son égard des attentes gigantesques et mal définies. Les parents veulent que cet enfant du choix soit source de bonheur, de leur bonheur. Du coup, il n’a pas le droit d’être malheureux. Ni de décevoir. Les adultes souhaitent que leurs enfants fassent mieux qu’eux, qu’ils leur apportent une réparation. Jadis, c’était une survie, et on leur transmettait la manière de l’assurer. Cela ne permettait pas l’affirmation des personnalités mais au moins, tout était cadré, et l’enfant avait une vraie place. Aujourd’hui, il n’existe qu’en tant que projection de l’ombre parentale, donc de quelque chose d’individuel.

Propos recueillis par Florence Raynal
Journaliste

[2] Sociologue au Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (CADIS) de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

Source: France-Diplomatie