LE DROIT D'HEBERGEMENT DU PERE CONCERNANT UN BEBE III –

III – LA MERE, FIGURE D'ATTACHEMENT PREFERENTIELLE

Comme nous l'avons dit auparavant, il est indispensable qu'un bébé, pour son développement psychique, bénéficie d'un ou de deux adultes représentant des figures d'attachement stables et fiables. Mais la question qui vient alors est de savoir si ce rôle doit être forcément dévolu à la mère ou si l'enfant peut bénéficier de deux adultes différents, ne vivant pas ensemble, comme figure d'attachement, tous les deux ayant la même qualité sécurisante. Il est important de souligner ces théories successives car volontairement, par idéologie et souvent avec mauvaise foi plus que par ignorance, de nombreux protagonistes impliqués dans ces situations, n'hésitent pas à trier et à ne retenir que les éléments qui vont dans le sens de leurs désirs, ou de leurs passions, ou de leur haine, ou de leur tentative d'atténuer leur souffrance. On peut dire que les idées à ce propos ont évoluées de la manière suivante.


Dans un premier temps, les théoriciens "classiques", qui n'intégraient que peu le père dans leur représentation des soins au bébé, ont souligné essentiellement l'importance de la présence la plus continue possible de la mère. Winnicott l'indique dans une formule "x + y + z". Il souligne par-là qu'un bébé est capable de garder en mémoire l'image de sa mère pendant un temps x, puis, si elle est absente, il ressent un état de détresse qui peut entraîner des troubles psychiques et des troubles du comportement durables (angoisse, instabilité psychomotrice, agressivité, crainte de toute séparation même brève, etc.). Lorsque l'enfant grandit, il est capable de garder l'image de sa mère pendant un temps plus long x + y, etc. La quantité de temps pendant laquelle un enfant peut ne pas être angoissé en l'absence de sa mère parce qu'il en garde une image sécurisante est donc limitée lorsqu'il est très petit puis va progresser, ce qui est fondamental pour déterminer la durée des temps d'absence maternelle. Cette angoisse liée à l'absence de la mère prend une autre forme tout aussi intense entre six et dix huit mois, nous y reviendrons.

Deuxième temps, les travaux de R. Schaffer et P.E. Emerson en 1964 montrèrent que les bébés étaient capables de nouer plusieurs attachements, cinq ou plus (à la mère, au père, à un grand parent, à un autre enfant). Puis des méthodes d'observation très rigoureuses à partir de 1970 mirent en évidence que le bébé pouvait établir un attachement précoce à son père. Dans ces travaux, le critère de l'existence d'une relation d'attachement à une personne relève de la même définition pour tous les auteurs : l'enfant manifeste des signes de désappointement (moue, pleurs, cris de détresse) quand cette personne le quitte ou fait défaut ("la strange situation"), et des signes de contentement (sourire, approche, accolade) quand la personne réapparaît et reste disponible. Bowlby lui-même, qui a été un des tenants les plus importants de l'importance de l'attachement à la mère pour le bébé, modifiera son point de vue en indiquant que les bébés peuvent avoir effectivement plusieurs attachements, mais il préféra utiliser le terme de hiérarchie en maintenant l'idée d'une figure principale d'attachement (la mère ou le substitut maternel) au terme de multiplicité de figures d'attachement.

Mais, troisième temps, les travaux de Lamb en 1983 aboutissent à des résultats étonnants, montrant qu'on ne peut pas se contenter de la conception "attachementiste", c'est-à-dire de l'idée que la quantité de présence est le facteur prédominant dans l'attachement. Lamb a ainsi montré que les enfants suédois élevés prioritairement par leur père, souvent du fait de la profession de la mère, manifestaient une préférence pour leur mère dans une situation "étrange", comme la présence d'un visiteur inconnu. Ceci était très net de l'âge de huit mois à l'âge de seize mois. Le comportement des enfants était le même que dans les familles où c'était la mère qui était la principale personne qui donnait les soins à l'enfant. On peut donc dire que si le père occupe bel et bien une position de figure d'attachement, l'enfant préfère cependant la "base de sécurité" maternelle en cas de détresse. La mère est donc "supérieure au père" dans ce registre, et répétons qu'il s'agit d'une surprise par rapport aux théories de l'attachement. La demande de protection reste en faveur de la mère, et ce d'autant plus que la situation se fait plus contraignante pour l'enfant. Aucun autre travail n'est venu démentir ces conclusions depuis.

Comment expliquer ces faits qu'on ne peut nier ? On peut émettre un ensemble d'hypothèses. La participation habituellement plus importante de la mère aux soins précoces est un facteur important, mais elle est insuffisante pour expliquer les faits constatés par Lamb. Peut-être s'agit-il d'un comportement génétiquement programmé. Il est aussi possible que ceci soit la conséquence de la relation particulière qui s'installe au cours de la grossesse. Ainsi on a prouvé que les fœtus réagissaient aux mouvements émotionnels de leur mère, avec une augmentation extrême de l'activité motrice du fœtus lorsque la mère subit un traumatisme psychique par exemple. On sait aussi que les fœtus peuvent éprouver des émotions (vagissements du fœtus dans l'utérus, et même pleurs). D'autres travaux ont montré que le nouveau-né est capable de reconnaître la voix de sa mère parmi d'autres voix de femmes, mais pas celle de son père parmi les voix d'autres hommes. Au moment de la naissance, l'enfant ne montre aucune préférence pour la voix de son père, et l'écoute néonatale de la voix du père n'est pas susceptible de modifier ce résultat négatif : au bout d'une série de sept séances quotidiennes, les bébés ne sont pas capables de discriminer la voix de leur père parmi les voix d'autres pères. La voix du père n'a donc pas acquis de familiarité pour le fœtus ni pour le nouveau-né (De Casper). On sait aussi qu'à trois jours, un nourrisson fait la différence entre l'odeur du sein de sa propre mère et celle du sein d'une autre mère. Il reconnaît aussi clairement l'odeur du cou de sa mère par rapport à celle d'autres femmes. Cet attachement est favorisé par l'expérience de l'accouchement, et de l'allaitement au cours duquel l'échange des regards mère-bébé est particulièrement intense. Le bébé boit autant le visage de sa mère que son lait.

Enfin les travaux très connus de très nombreux auteurs américains (Klauss et Kennel, etc.) montrent que le fait qu'un bébé soit laissé nu contre le corps de sa mère pendant une période de 15 minutes ou plus dans la phase qui suit l'accouchement, déclenche des comportements d'attachement durables entre mère et bébé. Après quelques mois, en comparant un groupe de mères qui a bénéficié d'un tel corps à corps avec un autre groupe où le bébé était rapidement séparé de la mère après la naissance, les résultats ont montré que l'attachement mère-nourrisson après quelques mois, évalué à partir de critères telle que la proximité physique, les regards mutuels, l'âge jusqu'où était prolongé l'allaitement au sein, était mieux établi dans le groupe ayant bénéficié initialement de périodes de contact supplémentaires. Il existe dès les premières heures suivant la naissance une "période sensible" où la mère est particulièrement apte à constituer un lien d'attachement avec le bébé.

Vouloir ignorer l'ensemble de ces travaux en écrivant par exemple, et comme le fait un juge des Affaires Familiales à propos d'un nourrisson, que "les structures mentales du père occupent dans la construction psychique de l'enfant, une place aussi importante que celle de la mère" revient à faire de la mère "une mère porteuse", un utérus loué temporairement, et une citerne de lait. Ce discours est en même temps représentatif d'un mouvement idéologique qui cherche à annuler dans la société les différences entre les sexes, les rôles, les places, et les tensions saines et inévitables que cela génère.

Ce qu'on sait aussi, c'est que l'inquiétude concernant la séparation d'avec la mère et la présence de visages étrangers se complexifie et augmente d'intensité entre six et dix huit mois. De nombreux travaux proposent des explications qui tournent autour du fait qu'à cette période, l'enfant commence à se différencier clairement de sa mère, à se ressentir comme un sujet à part entière, et en éprouve en même temps de l'inquiétude. Inquiétude parce qu'il commence à éprouver des sentiments ambivalents à l'égard de sa mère, avec certains désirs d'indépendance et des mouvements agressifs. Ceci se manifeste par le refus d'être nourri à la petite cuillère, l'enfant voulant s'en servir tout seul, le fait de tirer très volontairement les cheveux de la mère, etc. En même temps, le bébé éprouve une certaine culpabilité en ayant peur de n'avoir abîmé sa mère et de ne l'avoir détruite si elle s'absente à ce moment, ou que son départ ne soit une manifestation de représailles de sa part.

D'autres travaux soulignent qu'à cette période, l'enfant commence à constater que son visage est différent de celui de sa mère, mais au début de ce processus, il ne s'est pas encore construit complètement la représentation de son propre visage. En présence de visages étrangers, il ne sait plus à qui il ressemble et éprouve un sentiment angoissant de "dépersonnalisation passagère" (Sami Ali). Ce sentiment disparaît lorsque l'enfant reconnaît clairement son visage devant le miroir comme bien distinct de celui de sa mère. Il se produit encore de nombreux autres processus à cette période, qui constitue un moment essentiel pour l'organisation psychique de l'enfant, et qui, par-là même, est une période de très grande vulnérabilité.

J. Le Camus ajoute qu'il faut complexifier les remarques précédentes par le fait que chaque enfant a une histoire singulière avec chaque parent et que le tempérament personnel de l'enfant intervient aussi.