V - DEFORMATIONS, MENSONGES, TRICHERIE.
On peut dire que la loi du 04 mars 2002 contient une contradiction interne. En effet, dans l'article 376-2-6, il est indiqué que les décisions doivent être prises dans l'intérêt de l'enfant, alors que dans l'article 373-2-9, la garde alternée est proposée sans tenir compte de l'âge. Certes dans l'article 373-2-10, il est précisé qu'une expertise peut "éventuellement être effectuée, tenant compte notamment de l'âge de l'enfant". Mais dans aucune des situations citées ci-dessus que nous avons reçues en consultation, le juge n'avait estimé nécessaire de demander l'avis d'un expert malgré le très jeune âge des enfants. C'est avec étonnement qu'on constate comment différentes "méthodes" sont utilisées avec un aplomb tranquille pour justifier les séparations prolongées et répétées d'avec la mère.
1) Tout d'abord, un certain nombre de travaux scientifiques sont cités de manière tronquée.
Ainsi, les travaux de Lamb ne sont cités que jusqu'en 1980, mais ses travaux ultérieurs de 1983, montrant que la mère demeure la personne de référence principale et indispensable pour fournir au nourrisson un sentiment de sécurité, ne sont pas évoqués.
La thèse de médecine de N. Prieto consacrée à la garde alternée est beaucoup plus prudente et nuancée que ce qu'on lui fait dire : elle ne concerne que des enfants de plus de six ans (il n'y a pas d'entretien avec l'enfant de deux ans dix mois impliqué dans ce travail, alors qu'il y en a avec les enfants de plus de six ans), et elle souligne que les études canadiennes et américaines ne sont pas aussi absolument favorables à la mise en place d'une garde alternée que ce qui est affirmé habituellement. Ou encore, certains Etats américains sont cités comme favorables à la garde alternée, sans donner de précision d'âge, et surtout sans indiquer que la situation est différente dans d'autres Etats américains, comme celui de Washington, où des tribunaux considèrent que si les contacts avec le père sont préconisés, ce n'est qu'à partir de trois ans qu'un enfant peut passer un week-end chez le parent avec lequel il n'habite pas, ceci étant à moduler selon les familles.
Quant à Brazelton (créateur de l'Echelle d'évaluation du comportement des nouveau-nés) et Greenspan, deux pédopsychiatres américains spécialistes de la petite enfance dont le sérieux est mondialement reconnu et qui préconisent la même prudence en proposant un calendrier progressif très précis, sont soit non cités, soit cités de manière incomplète, uniquement lorsqu'ils évoquent l'attachement entre le bébé et son père. On se trouve donc devant une authentique tricherie scientifique.
Plus proche de nous, les travaux qui sont le plus souvent cités comme étant en faveur de la garde alternée y compris chez les bébés, sont ceux de Gérard Poussin, professeur de psychologie, un des chercheurs qui a le plus travaillé sur cette question en France. Il nous est donc apparu nécessaire de le solliciter directement pour connaître ses positions, qui sont à la fois précises, argumentées et nuancées. Voici quelques extraits de sa réponse (datée du 01/07/2002).
"J'ai en effet été parmi les rares psychologues à ne pas faire chorus sur la prétendue nocivité de ce mode de résidence. Mais j'ai toujours précisé que cela impliquait des conditions particulières et que la résidence alternée, si elle n'était pas la calamité que certains ont prétendue, n'était pas non plus la solution à toutes les disputes autour de la résidence principale de l'enfant en cas de séparation des parents.
Les conditions que j'ai mises en avant sont en premier lieu de nature géographique. Ce mode de résidence nécessite de façon impérative que les parents n'habitent pas trop loin l'un de l'autre. Il faut en particulier que l'enfant puisse être dans la même école toute l'année sans avoir des temps de transport du domicile à l'école trop important.
La seconde condition est le niveau du conflit parental. Les études sont un peu contradictoires. Certains observent une baisse des retours devant le juge en cas de résidence alternée (Steinman et al. 1981) et de meilleures performances chez les enfants en résidence alternée (Shiller, 1986). Mais d'autres (Johnston et al. 1989) montrent au contraire que les couples en résidence alternée imposée sont plus conflictuels que les autres. Comme toutes les études en revanche s'accordent à considérer que le niveau élevé de conflit est la cause principale des troubles chez les enfants, cela conduirait à conclure à ce que la résidence alternée ne soit prescrite qu'en cas d'accord minimum entre les parents sur le plan éducatif. De fait Johnston et al. (1989) constatent que les enfants qui ont le plus de contacts avec les deux parents sont aussi les plus perturbés. Il est donc difficile de trancher sur ce point car il ne faut pas favoriser les situations qui occasionnent le plus de disputes en présence de l'enfant, mais il ne faudrait pas non plus donner une sorte de "prime" au parent qui attise le conflit en lui accordant l'hébergement principal.
La dernière condition est une condition d'âge de l'enfant. Je n'arrête pas de dire que la résidence alternée ne doit pas être une sorte de partage de l'enfant en deux parties égales. Ce mode de résidence doit permettre à l'enfant de ne pas rompre le contact avec l'un de ses parents et non à chaque parent d'avoir "sa part d'enfant". Il faut donc le moduler en fonction des besoins de l'enfant. Lors d'un débat télévisé récent sur France 3, j'ai donné comme exemple le cas des nourrissons pour lesquels il est évident que la mise en place des mécanismes de l'attachement nécessite le respect du rythme particulier de l'enfant*.
Je ne peux qu'insister sur ce dernier point pour dire 1) que la fonction de l'attachement est primordiale pour le développement harmonieux de l'enfant, 2) que cette fonction doit tenir compte des données chronopsychologiques qui établissent qu'un enfant très jeune ne perçoit pas le temps comme un enfant plus âgé. Je n'ai pas le temps de développer ce point, mais je le résumerai en disant qu'un nourrisson ne peut sans dommage être séparé de sa figure d'attachement plus d'une journée (ce qui est déjà beaucoup). Je m'autorise à affirmer ce dernier point non en fonction d'études contrôlées, comme dans les points précédents, mais en fonction de ce que nous avons pu maintes fois constater à "La passerelle" (lieu de médiation parentale). A ma connaissance il n'existe pas en effet d'études sur les nourrissons en résidence alternée. On remarquera par exemple que l'étude de Shiller (déjà cité) précise que l'auteur a travaillé sur des enfants "en période de latence" (de plus de six ans).
J'ai tenté d'être clair et précis dans ma réponse. Elle est conforme à toutes mes précédentes déclarations et à mes différents écrits. Je ne sais que dire de plus."
* souligné par nous.
2) Il n'est jamais souligné que les travaux publiés et cités portant sur la garde alternée, comme ceux de G. Neyrand, ne concernent pas les nourrissons, les auteurs qui se prononcent à ce propos indiquant que l'âge de six ans leur paraît l'âge minimum pour sa mise en place, âge où l'enfant peut réellement comprendre le sens de ce que les adultes décident et mieux supporter l'absence.
3) On s'appuie souvent sur des travaux réalisés par les sociologues, qui ne sont pas formés pour apprécier l'état psychique d'un nourrisson. Ainsi D. Côté, sociologue, pense que si ce dispositif est mis en place, il doit être un "modèle d'équité entre les sexes". Elle propose pour les bébés un système trois jours chez le père - deux jours chez la mère - deux jours chez le père - trois jours chez la mère, pour parvenir à cette égalité, sans évaluation de l'éventuelle souffrance affective de l'enfant. Ainsi G. Neyrand, sociologue partisan de la résidence alternée, répond à une mère dont le bébé, depuis la mise en place d'une telle mesure à l'âge de sept mois, pleure silencieusement pendant son sommeil, a des réveils fréquents la nuit, présente un visage sans expression pendant plusieurs heures à chaque retour, et a des instants de panique dans la journée : "Le fait que votre bébé en arrive à pleurer la nuit ne me semble pas anormal : il a à faire le deuil de l'amour que ses parents avaient l'un pour l'autre quand il a été conçu" (sic). Les bébés sont encore plus compétents que nous le pensions…
4) Le faux argument de la modernité ou l'art de déformer l'histoire.
Certains partisans de la résidence alternée, les arguments concernant l'importance prédominante du lien mère-enfant reposeraient sur le fait suivant : la psychanalyse peinerait à se départir du modèle familial bourgeois de l'époque viennoise de Freud, qui ne laissait que peu de place pour le père auprès d'un enfant petit. C'est omettre sans aucune gêne que les travaux scientifiques sur l'attachement sont beaucoup plus récents, 1969 pour Bolwby et Robertson, 1974 et 1978 pour Ainsworth, 1994 et 1998 pour Main, etc, et ils se poursuivent actuellement.
D'une manière générale, il est inquiétant de constater comment la presse cite ces travaux souvent sans en avoir lu la totalité, sans avoir vérifié l'exactitude des sources, et parfois avec un a priori idéologique bien établi.
On peut regretter que d'une manière générale, la Justice n'évalue pas les résultats de ses décisions lorsqu'elles impliquent des enfants d'une manière importante. Plus exactement, les magistrats évaluent parfois individuellement l'effet de leurs ordonnances, de leur propre chef ou à la demande d'un parent, mais il n'y a pas d'évaluation au long cours, d'expériences vraiment mises en commun qui permettent de construire des grandes règles de "conduites à tenir nuancées". Nous perdons ainsi une possibilité considérable de réfléchir de manière scientifique et non émotionnelle sur cette question.
Sommes-nous là face à l'éternel problème de l'enfant qui n'a pas les moyens de faire entendre sa voix et sa souffrance, si bien que seule la parole des adultes est prise en compte ?
Oui, mais pas seulement. Il existe une face cachée lorsque de telles décisions sont prises. Chez le juge d'abord, qui se débarrasse de la gestion de la conflictualité du couple, ce qui est pourtant son travail, en faisant "cinquante-cinquante". A l'enfant de se débrouiller avec cela. Mais les juges aussi sont des êtres humains comme les autres, comme tout le monde ils ont une histoire personnelle, et notre hypothèse est qu'il existe vraisemblablement chez certains juges qui prennent des décisions aussi aberrantes un ressentiment inconscient contre la mère en général, ou contre la relation qu'une mère peut avoir avec son bébé.
Chez les pères aussi.
Nous avons remarqué que chez tous les pères que nous avons reçus en expertise et qui exigeaient une garde alternée pour leur bébé, existait une pathologie plus ou moins importante : risque de dépression paternelle qui fait que l'enfant est l'objet d'un investissement "narcissique" particulier, déni de ce qu'une mère peut apporter à un enfant petit, désir de soumettre le nourrisson à un forçage éducatif précoce car "la personnalité se forme très tôt", père sous la coupe de ses propres parents qui le poussent à augmenter le temps de droit de garde paternelle au-delà de ce qui est souhaitable, parfois même traits de caractère franchement pathologiques, etc.
Souvent aussi, il s'agit de pères qui ne supportent pas le départ de leur conjointe. Mélangeant alors la mère et la femme, d'autant plus que la séparation du couple a lieu dans un temps proche de la naissance, ils dénigrent leur ex-compagne en la désignant comme une mauvaise mère, alors que pour avoir reçu en consultation des mères pendant plusieurs mois dans de telles circonstances, nous n'avons pas perçu quoi que ce soit d'inadéquat dans les échanges qu'elles avaient avec leur nourrisson.
En poussant le raisonnement au bout, on peut dire qu'une femme peut démériter comme épouse sans démériter comme mère. Tous ces pères ne voudront jamais reconnaître la souffrance de leur enfant lorsqu'il est séparé longtemps de leur ex-compagne. Dans ce dernier contexte, ces pères expriment clairement, mais hors tribunal, une volonté de faire souffrir leur ex-partenaire par le biais de l'enfant, refusant par exemple de donner la moindre nouvelle du bébé pendant qu'ils en ont la garde. C'est aussi une manière d'"effacer" la mère, et les moments d'hébergement prolongés chez le père sont alors d'autant plus nocifs que ce dernier n'évoque jamais la mère absente avec son nourrisson.
Certains hommes utilisent la souffrance de la mère comme moyen de l'obliger à renouer un lien. Ainsi un père exigeait pour renoncer à prendre son nourrisson pendant un mois entier que la mère lui donne son numéro de téléphone qui était sur liste rouge, afin qu'il puisse lui proposer la reprise d'une vie commune. Chaque fois qu'à propos d'un enfant de moins de six ans, un père exige d'avoir sa part égale d'enfant, du lieu de contacts réguliers et suffisamment fréquents pour être signifiants, il y a de fortes chances pour qu'il soit ou dans la haine, ou dans une idéologie déconnectée de la réalité. Enfin il est frappant de constater la fréquence des gardes alternées auxquelles les mères consentent parce qu'elles ont été soumises à des menaces de mort ou de suicide du père incluant éventuellement l'enfant, ce dont la Justice n'est en général pas mise au courant.
Face à ces situations, certaines mères partent à l'étranger avec leur enfant, là encore non pas dans une démarche d'exclusion du père, mais pour protéger leur enfant et attendre qu'il soit assez grand pour supporter les exigences de garde paternelle. Ce faisant, elles se mettent hors la loi, sacrifient leur situation professionnelle, et se retrouvent en situation financière difficile avec une couverture sociale aléatoire.